comment peut-il ?

Comment quelqu'un qui n'existe que dans le cyberespace [pas même dans Kiméria ou dans Numer] peut-il prendre autant de place ?

Il faudra me contraindre à restreindre cette correspondance électronique à l'intérieur de limites claires, à ne pas sombrer dans la mythologie et dans l'intrigue, à garder ma lucidité.

Je ne peux pas me permettre de risquer ma sécurité pendant mes voyages à cause d'un vestige obsessionnel de mon passé d'adolescente romantique… J'ai besoin de rester concentrée.

Sevrage de lui. Tôt ou tard il me passera.

Résister.

Ne pas vérifier ma messagerie dix fois par jour.
Ne pas accumuler les brouillons de mails.
Ne pas regarder ses photographies.
Ne pas…

Chut.


Type de document : carnets personnels

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : 1

Textes satellites : aucun

sortants

> changer les liens

supplique à deux voix

Capitaine L
Je ne suis pas conteuse, je suis scripte. J’aime parfois les mots que je combine et m’entends – incrédule – les prononcer. Plus encore : je les redoute, je les regrette.

Loula
Je ne suis pas scribe. Je suis rhapsode. J’aime parfois les mots qu’on me lit et m’entends – orgueilleuse – les rehausser. Les incarner. Plus encore : je les goûte, je les guette.

Capitaine L
Mon écriture – quand elle s’étire et se tresse - me conforte et me protège. J’aimerais dire : laissez-moi me taire et lisez, s’il vous plaît.

Loula
Ecrire je ne sais pas. Je ne veux pas savoir. Seulement déclamer.

Capitaine L
Dire je ne peux pas. Je ne peux pas savoir. Seulement graver.

Loula
Mais pour qui chanter désormais ? Pour les séquences binaires ? Les pulses et les switchs ?

Capitaine L
Et pour qui tracer si rien ni personne ne me relaie?

Loula
Ma voix s’est tue, elle ne dit plus Paris, elle ne crie plus sa faune, elle ne cerne plus ses plans. Je m'étiole. Je m’éteins. Je vous en prie, préservez-moi, écoutez-moi ! Je suis si loin entre les chiffres, les bips et les points. Je ne suis ni son ni image, je suis parole, parole. M’entendez-vous ? Entendez-vous mon murmure endeuillé qui sourd depuis la face cachée ?

Capitaine L
Mon encre se fossilise dans sa solitude. Je vous en supplie : lisez-moi, vivez-moi. Donnez-moi le droit de calligraphier dans l’immensité des bibliothèques, des rues et des librairies, de porter mes cargaisons, mes passagers et mes équipages et de délivrer, de délivrer tous ces mots à naître que ma main, mes yeux et mes oreilles creusent à ciel ouvert. Ecrire est mon urgence.

Loula et Capitaine L
Sans toi qui suis-je ?


Type de document : minutes des mémoires absolues

Auteur fictif : Les Greffiers

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

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