Quelle que soit la langue qu'il parle, quand un Cimmérien dit "je", il pense "je suis".
Car pour un Cimmérien, le préalable à la parole est la conscience et la conscience génère l'existence.
Dire "je suis" est donc - pour un Cimmérien - une tautologie orgueilleuse car qui peut dire "je suis celui qui suis" en dehors du "Grand Je" ? Du sujet qui est soi-même ? De l'ergo sum qui sum ? De l'ipsum esse. Du Récit lui-même.
Cette conception du "sujet" grammatical se répercute sur toute la construction de l'énoncé, le verbe ne pouvant plus jamais être verbe mais étant toujours un attribut : "je parle" devient "je suis le parler", "je sens" deviens "je suis le sentir", "je suis triste" devient "je suis le triste".
Glissement cohérent puisque les Cimmériens ont choisi de migrer sur les Terres manifestées pour faire l'expérience de la matière, de la sensation, des émotions.
La contrepartie de cette difficulté ontologique du Cimmérien à énoncer "je suis" peut donner lieu à des désordres de tout ordre et participe sans doute à la difficulté du Cimmérien à s'intégrer dans les jeux sociaux ainsi qu'à défendre ses intérêts.
Type de document : DJ's classes : études cimmériennes
Auteur fictif : Capitaine L
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun
Je fais depuis que j'ai 20 ans une collection des plus étonnantes. Une collection dont je suis la seule à pouvoir jouir. Je la constitue très méticuleusement. Elle agit comme un impératif dans mes itinéraires de voyage.
Je collectionne les vues du monde depuis les balançoires. Point de vue haut ou bas. Prise fixe ou mobile. Par tous les temps. Partout. Absolument partout.
Instantanés de mémoire. Exercice intime. Droit au secret. Vous ne verrez jamais aucune de mes balançoires. Et elles sont les plus belles. Au crépuscule, sous la pluie, dans la terre boueuse, dans le péril des bidonvilles, dans l'essouflement du jeu qui cherche à crever la peine des séparations passées et à venir.
Type de document : streetchroniques
Auteur fictif : Capitaine L
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun